Illustration article sur l'éducation permanente

« Personne n’éduque personne » Notre vision de l’éducation permanente

À l’occasion de ses 70 ans, le CFEP souhaite prendre un temps de recul et de réflexion sur sa pratique de l’éducation permanente. Cet article vise à partager le cadre de référence qui guide aujourd’hui nos actions, en interrogeant nos héritages, nos positionnements et les enjeux contemporains liés à l’émancipation, au développement de l’esprit critique et à la participation citoyenne.
La spécificité du CFEP réside notamment dans son travail auprès de femmes, à travers des espaces d’éducation permanente conçus comme des lieux sécurisés de parole, de réflexion et de construction collective. Les ateliers consacrés à l’égalité et à la citoyenneté, organisés en non-mixité, s’inscrivent dans une démarche attentive aux rapports sociaux de genre et aux inégalités structurelles qui traversent les parcours de vie. Cette approche tient compte de la pluralité des expériences, des trajectoires sociales et des héritages culturels qui façonnent les vécus des participantes.

Une démarche critique, réflexive et émancipatrice

Inscrite dans le cadre du décret de l’éducation permanente de la Fédération Wallonie-Bruxelles, l’action du CFEP s’ancre dans une conception de l’éducation pensée comme un processus à la fois culturel et politique, visant le développement de l’esprit critique et la transformation sociale. Cette démarche s’inscrit dans l’héritage de l’éducation populaire et des pédagogies critiques, lesquelles conçoivent l’émancipation non comme un savoir transmis de manière descendante, mais comme un processus collectif construit à partir des expériences vécues.
Dans la continuité des travaux de Paulo Freire, nous considérons que nul ne peut prétendre éduquer ou émanciper autrui. Les individus sont des sujets de savoirs, porteurs de lectures du monde façonnées par leurs trajectoires sociales, culturelles et politiques. Dès lors, l’éducation permanente ne saurait se réduire à une transmission de contenus ou de normes, mais se déploie comme un espace d’appropriation critique des réalités sociales.

Une posture réflexive face aux rapports de domination

Dans notre pratique, le travail d’éducation permanente commence par une réflexivité interne. En tant que travailleuses du CFEP, qu’il s’agisse des formatrices, des animatrices, de la coordinatrice ou des administratrices, nous sommes amenées à interroger nos propres positions sociales et professionnelles. Les statuts, les diplômes et la reconnaissance institutionnelle associés à ces fonctions peuvent, parfois de manière invisible, produire des rapports asymétriques avec les publics accompagnés.

Les apports de la sociologie critique, et en particulier ceux de Pierre Bourdieu relatifs aux mécanismes de reproduction sociale et de domination symbolique, nous invitent à demeurer attentives aux formes de pouvoir qui traversent les dispositifs éducatifs, y compris lorsque ceux-ci se revendiquent émancipateurs. Cette vigilance suppose de questionner en permanence nos cadres de pensée, nos pratiques pédagogiques et les implicites culturels qui les sous-tendent.

Dans un contexte européen marqué par des héritages coloniaux toujours actifs, cette réflexion s’élargit à une posture décoloniale, attentive aux rapports de savoirs, à la hiérarchisation des cultures et à la légitimation différenciée des voix. Il s’agit alors de reconnaître que certains savoirs académiques, institutionnels et occidentaux ont été historiquement valorisés au détriment d’autres formes de connaissances, issues notamment de l’expérience, de la migration ou de trajectoires de précarité.

Accès à l’information, esprit critique et pouvoir d’agir

Conformément aux objectifs décrétaux, l’action du CFEP vise à favoriser l’accès à l’information, à des outils d’analyse critique et à des espaces de dialogue. Cette démarche a pour finalité de permettre aux participantes de mieux comprendre les mécanismes sociaux, économiques et politiques qui structurent leurs conditions de vie.
Toutefois, dans un contexte marqué par des transformations profondes des modes d’accès à l’information et de production des savoirs, transformations liées notamment au développement exponentiel du numérique, cet accès ne peut être pensé de manière exclusivement quantitative.

Comme l’a montré la chercheuse Divina Frau-Meigs, les environnements numériques reconfigurent en profondeur les conditions de circulation de l’information, en influençant à la fois sa visibilité, sa hiérarchisation et les pratiques interprétatives des publics. Loin de garantir automatiquement un élargissement de la compréhension du monde social, la surabondance informationnelle, la circulation accélérée des contenus et la mise à égalité de discours hétérogènes peuvent produire des formes de saturation cognitive et émotionnelle susceptibles d’entraver la compréhension des enjeux et l’engagement citoyen.


Le numérique, loin d’être un champ autonome ou isolé de l’éducation permanente, traverse l’ensemble des pratiques sociales et éducatives, reconfigurant les rapports à l’information et appelant, de ce fait, une prise de position explicite de l’éducation permanente. Une orientation de l’action s’impose ainsi naturellement, non pas en multipliant les savoirs transmis, mais en renforçant les capacités d’analyse, de mise à distance critique et de décodage de l’information. Il s’agit d’apprendre à interroger les conditions de production des contenus médiatiques, les cadres économiques et idéologiques dans lesquels ils s’inscrivent, les logiques de pouvoir qu’ils mobilisent ainsi que les effets qu’ils produisent sur les représentations sociales. Développer l’esprit critique implique, dans cette perspective, de déconstruire les mécanismes contemporains de la saturation médiatique, d’identifier les stratégies de diversion et de reconnaître les émotions mobilisées, afin de redonner du sens à l’information. Sans constituer l’unique horizon de l’éducation permanente, cet enjeu apparaît aujourd’hui comme un axe structurant du renforcement du pouvoir d’agir dans un espace public profondément reconfiguré par le numérique.


Ce travail s’inscrit pleinement dans une perspective de renforcement du pouvoir d’agir, entendu comme la capacité des individus et des groupes à interpréter le monde et à y intervenir. À l’instar de Christian Maurel, nous considérons que l’émancipation procède d’un apprentissage situé, ancré dans l’action et dans l’expérience collective, où chaque personne est reconnue comme une singularité agissante.

Des transformations individuelles vers des dynamiques collectives

Les transformations sociales auxquelles aspire l’éducation permanente supposent un travail préalable de transformation individuelle. La prise de conscience, la mise en mots de son vécu et la compréhension des rapports de domination ainsi que des inégalités structurelles constituent des étapes essentielles de ce processus.
Ces cheminements singuliers ouvrent progressivement la voie à des dynamiques collectives, au sein desquelles les expériences individuelles se rencontrent, se confrontent et se transforment en analyses partagées. C’est à partir de cette articulation entre l’individuel et le collectif que peuvent émerger des formes d’engagement citoyen et de transformation sociale.

Une démarche transversale au cœur de nos actions

Cette conception de l’éducation permanente traverse l’ensemble des activités du CFEP. Les ateliers consacrés à l’égalité et à la citoyenneté constituent des espaces privilégiés de co-construction de savoirs critiques. De la même manière, les cours de FLE, les ateliers informatiques, les conférences et les ateliers bien-être participent à cette démarche globale, en articulant apprentissages, autonomie, accès aux droits et participation citoyenne.
Plutôt que de compartimenter les actions, l’éducation permanente est ainsi pensée comme un fil conducteur transversal, attentif aux réalités des publics, à leurs imaginaires et à leurs identités multiples.

Une pratique en tension et en mouvement

L’éducation permanente ne peut être envisagée comme un modèle stabilisé. Elle implique une évaluation continue, une remise en question régulière des pratiques et une attention constante aux évolutions sociétales et politiques. Dans un contexte marqué par la précarisation croissante et la restriction des droits, elle demeure un espace de résistance et de construction collective.
Comme le rappelait Paulo Freire, « personne ne libère personne, personne ne se libère seul ; les êtres humains se libèrent ensemble dans et par le monde ». Le CFEP s’inscrit pleinement dans cette conception en portant une ambition d’émancipation collective, envisagée comme un processus partagé, exigeant, situé et intrinsèquement politique.

Bibliographie

Ouvrages et articles

Freire, P. (1974). Pédagogie des opprimés. Paris : Maspero.
→ Ouvrage fondateur des pédagogies critiques, posant le principe selon lequel l’émancipation est un processus collectif et non une transmission descendante.
Maurel, C. (2010). Éducation populaire et puissance d’agir : les processus culturels de l’émancipation. Paris : L’Harmattan.
→ Analyse centrale sur l’éducation populaire comme apprentissage situé, ancré dans l’action collective et l’expérience vécue.
Bourdieu, P. & Passeron, J.-C. (1970). La reproduction. Éléments pour une théorie du système d’enseignement. Paris : Minuit.
→ Référence incontournable sur les mécanismes de reproduction sociale et de domination symbolique dans les dispositifs éducatifs.
Foucault, M. (1975). Surveiller et punir. Paris : Gallimard.
→ Apports essentiels à la compréhension des rapports de pouvoir, des normes et des dispositifs institutionnels.
Frau-Meigs, D. (2019). Créativité, éducation aux médias et à l’information, translittératie : vers des humanités numériques. Quaderni, 98(1), 87-105.
→ Analyse des transformations des pratiques informationnelles à l’ère numérique et des enjeux de l’éducation aux médias et à l’information pour le développement de l’esprit critique et de la citoyenneté, largement mobilisée dans les politiques éducatives européennes.
Mezirow, J. (2001). Learning as Transformation. San Francisco : Jossey-Bass.
→ Approche de l’apprentissage transformationnel, mettant en évidence les processus de prise de conscience critique chez l’adulte.

Éducation permanente et cadre institutionnel

Fédération Wallonie-Bruxelles (2018). Circulaire ministérielle relative à l’éducation permanente.
→ Repères institutionnels sur les enjeux, impacts et finalités des actions EP.
Fédération Wallonie-Bruxelles (2003). Décret relatif au soutien de l’action associative dans le champ de l’éducation permanente.
→ Texte de référence définissant les objectifs de développement de l’esprit critique et de transformation individuelle et collective.

Postures critiques et décoloniales

Quijano, A. (2007). Colonialité du pouvoir, eurocentrisme et Amérique latine. Paris : Amsterdam.
→ Conceptualisation de la colonialité du pouvoir, utile pour penser une posture décoloniale dans les pratiques éducatives européennes.
hooks, b. (2019). Apprendre à transgresser. L’éducation comme pratique de la liberté. Paris : Payot.
→ Réflexion sur l’éducation comme espace de résistance, attentive aux rapports de domination et aux voix marginalisées.